Par Camille Bourgeois, consultante chez Chefcab

Vingt virgule cinq pour cent. C’est la part des diplômés de grandes écoles en 2025 qui sont en recherche d’emploi moins de six mois après leur sortie d’étude. Un niveau jamais atteint depuis 2005, selon l’enquête annuelle de la Conférence des grandes écoles publiée ce jeudi. Le taux net d’emploi tombe à 76 %, contre 90,5 % en 2023. Le chiffre frappe d’autant plus qu’il concerne les “mieux armés”. Les grandes écoles ont longtemps fonctionné comme une assurance tous risques sur le marché du travail. L’idée était simple : le diplôme ouvrait, presque automatiquement, un CDI dans les six mois. Cette mécanique se grippe.

« Le taux de CDI recule de 2,6 points. Les délais s’allongent. Et pour la première fois depuis plusieurs années, les salaires baissent – de 0,6 % hors primes, de 1,1 % avec. Cela reste des signaux faibles, pourtant leur convergence dit quelque chose de la conjoncture actuelle. »

La CGE elle-même souligne le rôle de l’intelligence artificielle dans cette dynamique. Les sociétés de services en ingénierie informatique et les cabinets de conseil – deux débouchés historiques des écoles d’ingénieurs – réduisent leurs recrutements juniors en anticipant des gains de productivité liés à l’IA.

«  Ce n’est plus une hypothèse mais bien une réalité déjà inscrite dans les chiffres : le recul est de 4,9 points pour les diplômés d’écoles d’ingénieurs, le plus fort de tous les segments. L’Apec, de son côté, anticipe une baisse des intentions de recrutement de jeunes cadres de 12 % pour 2026. »

Or les outils publics ne sont pas calibrés pour cette configuration. La politique de formation continue reste orientée vers la reconversion des actifs en milieu de carrière ou vers les demandeurs d’emploi peu qualifiés. Les dispositifs d’accompagnement des jeunes diplômés cadres sont quasi inexistants – comme si leur diplôme rendait l’appui superflu. L’Apec assure un suivi, mais ses moyens n’ont pas suivi la montée en charge. France Travail peine encore à structurer une offre de services adaptée aux cadres en début de parcours. Le présupposé implicite selon lequel ces profils s’en sortent seuls mérite donc d’être réexaminé.

«  Le paradoxe est politique autant qu’économique. Les pouvoirs publics investissent massivement dans l’attractivité des filières industrielles et des métiers en tension, ce qui est légitime. »

Mais si le retournement du marché cadre s’installe, c’est l’ensemble de la chaîne de valeur des compétences qui sera affectée. L’insertion des diplômés de grandes écoles n’est pas un sujet de niche réservé aux directions RH des grandes entreprises. C’est un indicateur avancé de la santé du marché du travail qualifié.

Le diplôme reste un passeport, mais il donne de moins en moins l’accès direct au guichet.